Un cortège blesse des enfants à Ankorondrano

Accident à Ankorondrano le 15 septembre

Aujourd’hui, encore plus que jamais, la vie d’un jeune malagasy ne vaut pas plus qu’un simple communiqué. Rappelons les faits. Dans la soirée du vendredi 14 septembre 2018, une des voitures ouvreuses du convoi du Premier Ministre a heurté deux enfants aux alentours du centre commercial « La City Ivandry ». La foule s’est vite attroupée autour du véhicule fautif et de ses occupants. Elle les a fait sortir et ont remarqué que le chauffeur était dans un état d’ébriété avancé. Selon les dernières nouvelles, les deux enfants ont été blessés mais l’un deux serait dans une situation critique. Ce samedi, vers 13h00, les réseaux sociaux se sont même enflammés pour annoncer la mort de ce dernier.

L’équipe de communication de la Primature a très vite réagi. Elle a annoncé que les autorités ont déjà pris les mesures nécessaires par rapport à cet accident. Il s’agit notamment de prendre soin des victimes et de les indemniser en conséquence. Ce sont toutes des initiatives louables en soi. Mais quelques polémiques apparaissent quand même.

Le chauffeur était-il dans un état normal ?

Une prise de sang ou un test d’alcoolémie peut prouver que le chauffeur n’était pas dans un état d’ivresse avancé. Les dires de ceux qui ont vu l’accident et notamment les vidéos qui circulent sur la toile (https://www.facebook.com/wakeupmada/posts/963845280482056?__tn__=K-R, et https://www.youtube.com/watch?v=lhruwbwa_h4, vidéos consultées le 15.09.18 à 17h00) accablent cependant ce fonctionnaire de l’Etat. Il suffit de voir une des vidéos pour s’apercevoir que le chauffeur n’était plus en possession de tous ses moyens physiques.

Avant tout, rappelons les articles du code de la route (loi n°2017-002 portant Code de la Route à Madagascar) concernant cette situation :

« – Article L3.3-4 : Quiconque, sous l’influence de l’alcool ou de produits alcooliques de substances ou plantes classées comme stupéfiants ou de médicaments psychotropes hallucinogènes ne doit pas conduite un véhicule motorisé ou non motorisé.

– Article L3.3-5 : En cas de soupçons de consommation de produit alcoolique, d’usage de stupéfiants ou de substances psychotropes ou hallucinogènes ou d’implication dans un accident quelconque de la circulation, le conducteur (…) peut être soumis à un dépistage d’imprégnation alcoolique ou à une analyse sérologique. »

Ce qui nous amène à la première polémique. Devons-nous laisser des personnes potentiellement dangereuses roulées à vive allure dans nos rues ? Elles ont peut-être l’expérience de leur métier diront certains, ou le stress du travail diront d’autres. Mais tout cela n’excuse en rien leur comportement totalement immature et non adéquat vis-à-vis de leur fonction. Si jamais un attentat est perpétré contre la personnalité que ces fonctionnaires sont censés défendre, pourront-ils agir de manière efficace ?

Les cortèges des autorités répondent-ils aux obligations de la loi ?

En restant sur le code de la route de 2017, il est à rappeler que :

« Article L4.1-2 : tout véhicule mis en circulation doit répondre aux obligations suivantes :

            1- assurer la sécurité de tous les usagers de la route ;

            2- ne pas compromettre l’utilisation normale des voies ouvertes à la circulation publique et de leurs dépendances ainsi que des ouvrages d’art ».

Cette disposition de la loi peut-être interprétée de différentes manières. Mais l’essentiel est de savoir que toutes les voitures mises en circulation doivent pouvoir circuler de façon à garantir la sécurité de tout le monde. Est-ce réellement le cas alors avec les cortèges de nos autorités ? Des voitures qui circulent à vive allure sur des routes étroites, en mauvais état et en pleine agglomération ne sont-elles pas des dangers imminents pour les usagers ? En agissant de la sorte, nos dirigeants nous montrent-ils le bon modèle en se mettant au-dessus de la loi ?

Par ailleurs, selon encore les textes en vigueur, et si nos investigations et celles de nos collègues journalistes de Madagascar Tribune (https://www.madagascar-tribune.com/Gyrophares,22952.html, consulté le 15.09.18 à 17h00) sont véridiques, il n’existe que la loi 62-066 régissant la police de la circulation routière qui parle encore des cortèges. Bizarrement, le nouveau code de la route n’en fait même pas mention. Dans ce texte, il n’est juste question que de dispositions administratives à prendre. Ont-elles été prises? Pourquoi ces textes ne sont pas accessibles à tout le monde dans ce cas ?

A titre de rappel, en 1962, seuls « le Président de la République, les cortèges officiels, les urgences (pompiers et ambulances » ont la priorité sur nos routes. S’il y a vide juridique en ce moment, la jurisprudence, s’il y en a, puisera forcément dans ce texte. Les seuls mots qui portent à confusion dedans sont « cortèges officiels ». En regardant, les différentes lois, notamment le nouveau code de la route, ce groupe de mots n’est défini nulle part.  Ou bien au pays des aveugles, les borgnes sont-ils les rois ?

Nul n’est au-dessus de la loi, et à plus forte raison du code de la route!

A Madagascar, le texte qui régit est la loi n°2017-002 du 31 mai 2017 portant Code de la Route. Aucune disposition réglementaire ne précise que les voitures officielles peuvent ne pas respecter les textes en vigueur. Si c’est effectivement le cas, il est alors formellement interdit d’aller en sens inverse sur une route ouverte. Or, dans la soirée du 14 septembre 2018, le cortège du Premier Ministre aurait agi de manière délibérée dans ce sens (voir les dites vidéos mentionnées ci-dessus).

Par ailleurs, un cortège est considéré comme étant une formation unique. Lorsque la V8 a quitté les lieux de l’accident, les responsables ont non seulement laissé leur ouvreur face à la colère du voisinage et des passants, mais en plus ils n’ont pas assisté des personnes en situation de danger. Pourtant cette situation est réprimée par le Code pénal (Sur la vidéo ci-dessus partagée par Wakeup, les enfants étaient encore sur place alors que la V8 n’y était plus). Quid alors de la responsabilité de nos « Responsables » ? Ils ont commis un crime, ils ont donc des comptes à rendre (Code de la route de 2017, Titre 6 : Responsabilité des usagers de la route en cas d’infraction au présent code de la route).

La vie d’un ray amandreny vaut-elle plus que celle d’un enfant ?

La raison qui explique le fait que les cortèges roulent à tombeau ouvert est la sécurité des personnalités qu’ils protègent. Mais est-ce que la vie d’un jeune malagasy ou d’un malagasy en général vaut-elle moins que celle de nos autorités ? Si une jeune personne meurt, avons-nous pensé qu’elle aurait pu être un Président de la République, un leader qui aurait sorti Madagascar de sa pauvreté dans un « futur alternatif » ? Aucune statistique n’est accessible mais savons-nous combien de personnalités sont mortes dans l’exercice de leur fonction suite à un attentat et combien de personnes sont mortes à cause de leur cortège ? D’ailleurs un ray amandreny nommé doit-il avoir les mêmes prérogatives qu’un élu? A-t-il le droit de tuer son employeur (le peuple malagasy)? Avons-nous réellement évalué si le jeu en valait vraiment la chandelle?

De plus dans notre constitution et dans la vie de tous les jours, il est souvent rabâché que nos dirigeants sont nos ray amandreny. Un père ou une mère roulerait-il (elle) dangereusement sur une route fréquentée par ses enfants ? Si c’est le cas, il faudra que nous revoyons notre définition même de parent. Ou bien ce mot a-t-il peut-être aussi une autre définition à Madagascar ? (Voir notre article : « La démocratie n’est pas faite pour Madagascar »).

Deux poids, deux mesures ?

A Madagascar, il faut savoir conduire prudemment car dès que vous blessez quelqu’un sur le chemin public, vous êtes responsable. Essayez de renverser une personne et vous verrez rapidement qu’Antanimora n’est pas loin ou que même le Seigneur vous attend déjà (cas de vindicte populaire). Mais lorsqu’une autorité fait des dégâts, elle s’en sort par miracle. Personne n’est fautive même si elle tue ses concitoyens.

Vivons-nous alors dans un monde où le système judiciaire possède deux vitesses, où les meurtriers ne sont pas jugés de la même manière en fonction de leur richesse, de leur pouvoir ou de leur statut? Nous en reparlerons dans d’autres articles. En effet, Madagascar est un des rares pays où une personne avec une certaine place sociale ou une certaine autorité agit en toute impunité en public sans craindre pour son avenir, où des dahalos (voleurs et tueurs en série) se repentissent de leur méfait et peuvent devenir des citoyens modèles du jour au lendemain sans répression. Dans tous ces cas, il serait peut-être temps que nous donnions nos recettes aux autres pays du monde. Ils pourront ainsi libérer un peu de place dans leur système carcéral.

 Avons-nous le droit de détruire des biens publics à cause de la colère ?

Les événements de ce vendredi montrent que nous n’avons plus confiance en nos dirigeants et en nos fonctionnaires. Nous avons aussi vu des jeunes assoiffés de destruction et de vengeance. Des malagasy frustrés par la vie de tous les jours certainement, agacés par les agissements des dirigeants et de leur impunité, ou tout simplement des jeunes en quête d’adrénaline. Tout cela donne un mélange détonnant. Un explosif qui a fini par mettre le feu à un bien public. Or, il faut le rappeler,  le Code pénal en son article 435 puni ce genre d’agissement.

La voiture a brûlé en un joli feu de camp à Ankorondrano (alors que d’autres voitures étaient encore en circulation). Mais qui va en être le (les) responsable(s) maintenant ? Les forces de l’ordre vont-elles laisser impuni cet acte contre la paix publique et contre elles-mêmes ? Le malagasy lambda est-il donc devenu « juge et parti » ? Sommes-nous alors proche de l’anarchie ? Comme nos impôts ont payé cette voiture, qui va la rembourser ? Plus encore, avons-nous encore des pilotes aux commandes de notre beau pays ? 

By Baroho,

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